L’année qui vient de s’écouler a été riche pour le pianiste français, lui qui a fêté ses 10 ans de carrière chez Naïve avec – déjà – une compilation de ses albums intitulée « For A While », qui a obtenu le Grand Prix du Jazz de la SACEM (à l’automne 2011) et à qui le festival Jazz sous les Pommiers à Coutances a offert cette année une carte blanche (théâtre complet et public debout !).
Il crée de nouveau l’événement avec un album qu’il a choisi d’intituler « Song Song Song », un disque où bien entendu il invite des voix incontournables d’aujourd’hui, venant d’horizons complètements différents : Melody Gardot, chanteuse américaine de 27 ans qu’on ne présente déjà plus et qui vient de sortir un nouvel album plus qu’attendu « The Absence » ; Monica Passos, grande voix de la musique brésilienne ; Jeanne Added, chanteuse qui évolue dans un univers jazz mais aussi pop, voix à la fois sans artifice et sensuelle, ou encore Christophe Miossec, grande figure du Rock français. Mais Baptiste Trotignon interprète également en solo ou trio des chansons du grand répertoire de la chanson : Brel, Gainsbourg ou des compositions originales (tel le morceau d’ouverture « La répétition » où il fait entendre sa voix, comme pour annoncer la couleur de l’album).
Un très beau disque de chanson jazz, à la fois instrumental et chanté, ouvert vers de nombreux horizons, à l’image des goûts et influences multiples de ce musicien exceptionnel qu’est Baptiste Trotignon.
NOTES DE L’ALBUM (texte de Baptiste Trotignon) :
C’est un album dont j’avais le profond désir depuis longtemps.
J’ai toujours aimé défendre l’aspect cantabile de l’instrument piano au sein de l’idiome jazzistique, amour probablement hérité de mes écoutes répétées de grands interprètes “classiques” et des compositeurs européens joués par ceux-ci. Il me semble également avoir beaucoup appris à l’écoute de voix afro-américaines en cherchant à les imiter sur mon instrument, d’une part en m’efforçant de saisir le rapport direct entre le corps et l’expression de la mélodie (tous les instruments où l’on ne souffle pas étant probablement ceux où l’effort est le plus grand pour retrouver ce naturel expressif de la voix), et d’autre part en essayant de comprendre le phrasé de ces voix, toute cette palette possible dans le fascinant placement rythmique d’une phrase chantée qui peut donner à celle ci l’illusion divine de descendre en ligne directe des anges, ou à l’inverse lui conférer le rôle d’une bouffonnerie indigente .
A ce propos, la découverte il y a seulement une dizaine d’années de Joao Gilberto (merci Christian !) a été un vrai choc musical et m’a énormément éclairé et donné l’envie de travailler sur la matière malléable qu’est cette douce folie du rythme savant au service de la mélodie enfantine. Suite à cela, l’écoute plus approfondie d’un certain nombre de vocalistes m’a nourri de cette matière et m’a fait entr’apercevoir cette intention si claire et si simple (simplicité au sens mozartien) du format chanson, parfois à l’opposé de la sophistication d’autres branches de la musique afro-américaine, sophistication elle aussi nourriture céleste mais dont j’ai parfois le besoin de m’éloigner momentanément. Blossom Dearie, Mel Tormé, Nat King Cole, Chet, Elis, Billie, Marvin Gaye, Stevie, Donny… ont été à cette période des voix parmi d’autres qui m’ont amené à repenser quelques parti pris.
Je dois ma première expérience créatrice avec la chanson à Jean Fauque, dont la rencontre avec les textes fantasques et oniriques m’ont inspiré quelques musiques mises en chanson, quelques unes utilisées pour son premier album interprété par lui-même, les autres un peu oubliées au fond d’un classeur. Franchir ce cap des mots, du littéraire, avait le goût d’un bonbon tout en fraîcheur et fluidité, à mille lieux des inquiétudes inhérentes aux turpitudes créatrices du jazzman soucieux de l’éternel - et parfois illusoire - renouvellement personnel, quitte dans ces phases de composition parfois euphoriques à momentanément céder à un certain folklore pseudo-romantique de l’écriture (nocturne, enfumé et si possible bien millésimé… ).
Puis vint la rencontre avec Christophe Miossec, que je connaissais “de nom” comme il est coutume de dire, mais pas beaucoup plus. Au-delà du son “rock français” qui lui était assigné j’ai découvert un vrai poète, lumineux et brûlant, d’une douce et lucide cruauté, et de cette droite simplicité évoquée plus haut. Avec ce point commun malgré nos différences de pratiques musicales de vouloir toujours tenter la surprise, éviter ses propres redites et le parcours formaté. De cette belle rencontre sont nées un certain nombre de chansons, un concert à priori improbable et au final magnifique souvenir au Printemps de Bourges, ainsi que la découverte de la mer glacée brestoise en plein mois d’août. Pour certaines chansons les musiques ont été faites à partir du texte nu (c’est le cas du “Fantôme” ici présent, où Melody joue à merveille de ce phrasé évoqué plus haut), d’autres plus empiriquement en répétition informelle, dans un “work in progress” que ne renieraient pas les plus acharnés des “jazzeux” (c’est le cas des flots de Palavas). A l’inverse toutes les autres chansons ont été écrites - presque mot pour mot - textes à partir de mélodies instrumentales existantes.
Petit à petit se dessinait donc pour moi la nécessité de confronter ma musique aux mots, au littéraire, non pas comme une volonté de faire table rase sur un passif musical mais juste comme une possibilité créatrice différente, souci d’expérimentation… (comme disait je ne sais plus quel acteur dans un interview entendu à la radio un jour “ On est artiste quand la vie ne suffit pas “).
Même si comparativement à la sophistication des musiques dites savantes l’aspect “miniature” d’une chanson est très agréable et plaisant à manipuler, et fait toucher du bout des doigts la sensation que doit avoir le peintre ou le sculpteur (l’objet fini, par essence aux antipodes de l’acte d’improvisation dans le jazz ou autres musiques qui la pratiquent), la simplicité d’une chanson implique également une certaine difficulté aux jazzmen pour manier une certaine forme de “raideur” au sens où une chanson est quelque chose de “fixe” où on ne peut plus changer grand chose une fois que les choses sont établies, et ce challenge a été un moteur important pour moi dans la volonté d’aboutir à ces formes de création nouvelles pour moi.
La musique présente sur cet album est à mon sens une nouvelle étape dans mon parcours plus qu’une rupture, peut-être une façon de proposer une “face accessible” à un type de discours considéré à priori comme “pointu” plus que “populaire”.
Je souhaitais jouer aussi quelques reprises de chansons françaises (jouées purement instrumentales, chansons sans paroles) dont les mélodies soient suffisamment fortes pour créer un lien entre mon idiome habituel où le piano signifie la mélodie et ces nouvelles chansons, celles où la voix est présente, qui elles ne sont que des compositions originales. Sans que ce soit volontaire au départ, je me suis rendu compte petit à petit que le répertoire de cet album sonnait comme quelque chose d’assez international, passant des textes de Miossec à la noble exubérance brésilienne du chorinho de Mônica ( sur une mélodie écrite dans l’avion au retour d’une tournée en Amérique du Sud !) en passant par la langoureuse rigueur anglo-saxonne de Jeanne, pour finir avec l’allemand sublimé chez Schubert – un de mes compositeurs les plus essentiels, de ceux sur lesquels j’ai toujours besoin de revenir en cas de doute sur ma propre vérité. De la même manière, les couleurs dans l’écriture musicale reflètent aussi mes différentes amours, afro-américaine bien sûr mais aussi sud-américaine (Minino !!!), française , pop anglaise, musique "classique" européenne … ( en ce sens, s’agirait-il peut-être d’un album “world" !?).
Cette “variété” (j’emploie le terme intentionnellement) de styles autant textuelle que musicale est tout à fait assumée et reflète non seulement l’imaginaire pluriel que la plupart des artistes d’aujourd’hui pratiquent naturellement dans leur palette qu’en toute honnêteté ma gourmandise envers différentes cultures, comme un plat méditerranéen de MEZZE qui proposerait toutes ces saveurs différentes et beaucoup plus excitantes dans leur complétude à mon goût qu’un traditionnel “entrée-plat-dessert”, et cette variété de paysages donc me ramène également à cette obsession de raconter non seulement une histoire mais un voyage (Schubert , encore…), celui qui vous apprend avec un peu de chances à savoir un peu mieux qui vous êtes avant de disparaitre. Quitte à ce que pour certains l’objet sonore approche parfois les frontières du non-identifiable, qualificatif qui n’est pas pour me déplaire… Mais si l’imagination est la faculté de produire des images, c’est alors presque un devoir de la part de l’artiste (notre “engagement” !) d’éviter le trop formaté tel qu’il nous est si souvent et tristement imposé de façon insupportablement péremptoire de nos jours (même si Dieu merci certains artistes arrivent à rester magnifiquement créatifs au sein de ces formats).
Format chanson donc, mais hors format !
Lors de la dernière cérémonie des Grand Prix SACEM, Baptiste Trotignon a reçu le Grand Prix SACEM du Jazz :
Baptiste Trotignon - Grand Prix du jazz -... par SACEM
Interview de Baptiste Trotignon pendant les Rendez-vous de la Lune
... et extrait de son concert
[Baptiste Trotignon Trio à One Shot Not
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Baptiste Trotignon est né en 1974 en région parisienne, puis passe son enfance proche de Saumur, dans les Pays de la Loire. À 6 ans, ses parents lui font commencer le violon qu’il abandonne au bout de deux ans pour se mettre naturellement au piano. Il aborde ainsi l’étude du piano classique à l’âge de 9 ans, et quelques années plus tard, il rejoint le Conservatoire de Nantes où il obtient des Prix de piano et d’écriture. Adolescent, il découvre le jazz et l’improvisation qu’il apprend en autodidacte, et c’est à Nantes qu’il fait ses premiers concerts à l’âge de 16 ans.
En 1994, il est à la fois pianiste et comédien dans le film d’Alain Corneau « le Nouveau Monde », et un an plus tard, décide de s’installer à Paris. En 1998, il monte son trio avec Clovis Nicolas (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie) et développe ainsi ses activités de leader : son premier album « Fluide » sorti en juin 2000 le révèle, à 26 ans, comme l’un des plus spectaculaires, complets et séduisants pianistes de la nouvelle génération. Ce disque se voit décerner en mars 2001 un Django d’Or « Espoir pour un premier disque ». En 2001, toujours avec le même trio, Baptiste Troti- gnon sort son deuxième disque « Sightseeing » : Jazzman attribue au disque un « Choc de l’année », et l’Académie de Jazz décerne à Baptiste en décembre 2001 le Prix Django Reinhardt qui récompense le musicien français de jazz de l’année.
Progressivement, il apparaît de moins en moins en sideman, mais est de plus en plus présent sur les scènes des festivals internationaux avec son trio, ainsi qu’en solo : Jazz in Marciac, Montréal, La Villette Jazz Festival, Vienne, Nice, Montreux, Vancouver, To- ronto, Ramatuelle, Parc Floral de Paris, Nancy Jazz Pulsations... En octobre 2002, il obtient le Grand Prix de la Ville de Paris du Concours International Martial Solal, et quelques mois plus tard, les Victoires du Jazz 2003 lui décernent la Révélation française de l’année. Au printemps 2003, Baptiste Trotignon sort son nouveau disque, cette fois-ci en piano solo, dans un répertoire composé entièrement d’originaux, grandement salué par la presse (« ffff » de Télérama, « Choc de l’année » de Jazzman, « Disque d’émoi » de Jazz Magazine), et succès public autant pour le disque ( plus de 15.000 exemplaires vendus ) que sur scène ( Festival de La Roque d’Anthéron, Piano aux Jacobins à Toulouse, Salle Pleyel à Paris ...).
Début 2005, sortie d’un excellent quartet en co-leading avec David El-Malek, l’album éponyme « Trotignon – El-Malek » reçoit un très bon accueil du public et des médias. Et le 25 octobre 2005, sortie de « Solo II », nouveau CD studio agrémenté d’un DVD live à « Piano aux Jacobins » ainsi que d’un entretien avec Michel Contat, sous la double forme d’un Digipack et d’une Longbox en Edition Limitée. Bien au-delà des genres, ce nouvel opus en solo s’inscrit dans la droite ligne du premier album et confirme s’il en était besoin, l’originalité incontestable de Baptiste dans ce domaine. C’est à cette période qu’il rencontre Aldo Romano avec qui une réelle amitié musicale se développe au fil des concerts, la plupart du temps en trio avec Rémi Vignolo, et de cette rencontre nait à l’automne 2006 un album hors du commun, « Flower power », clin d’œil nostalgique à cette période de la fin des années 60 au début des années 70.
Les trois musiciens y rejouent à leur façon et sans rien renier de leur language un répertoire choisi de chansons pop où Led Zeppelin, Pink Floyd ou les Doors cotoient Gainsbourg et Polnareff. Tout en multipliant des rencontres dans des directions les plus diverses (concerts en duo avec des improvisateurs de haut vol comme Tom Harrell, Brad Mehldau ou encore avec le pianiste classique Nicholas Angelich ; direction artistique de soirées-hommages à Edith Piaf et Claude Nougaro à Montreux ; le « Rhapsody in blue » de Gershwin joué avec les Orchestres Lamoureux ; musique de film pour le « Sartre » de Claude Goretta...), il continue à développer une musique résolument ouverte et bouillonante à la fois au sein du quartet co-leadé avec David El-Malek, et de cette union musicale nait leur deuxième album, « Fool time », en septembre 2007, double CD enregistré Live, toujours aux côtés de Darryl Hall et Dré Pallemaerts.
Fin 2008, son label Naïve réédite pour ses 10 ans son premier album solo regroupé avec un récital en piano solo enregistré Salle Pleyel Mai 2007. A cette occasion il participe à la soirée Naive au Theatre des Bouffes Du Nord où il joue notamment avec Anne Gastinel.
2009 : sortie de « SHARE », son nouvel album enregistré à New-York en juin 2008.

















