Cela fait onze ans que Davy Sicard mène une carrière qui ne ressemble à aucune autre, authentique représentant de la culture réunionnaise dont il perpétue les traditions musicales tout en les accommodant aux sons de notre époque.
Il est né il y a trente neuf ans dans cette ile, certes française, mais à la culture métissée par celles venues de Madagascar, d’Inde, d’Afrique et d’Europe et des musiques insulaires « qui oscillent toujours entre le festif et le douloureux. » Enfant, il rêvait de devenir footballeur, puis fonda avec des camarades de classe un groupe vocal doo wap.
Ce ne fut qu’après être passé par ces exaltations adolescentes qu’il s’autorisa à chanter le Maloya, musique de transe née à l’époque de l’esclavage. « C’est le blues du créole qui resta officiellement interdit jusqu’en 1981 en raison de son vecteur contestataire. C’était une musique de lutte jouée en cachette. Comme à cette époque il n’y avait pas d’instruments harmoniques elle ne s’appuyait que sur des bases rythmiques. » C’était également une musique qui faisait un peu peur en raison de ses composantes transes mystiques proches du vaudou. Et des portes qu’elle ouvrait sur des états de conscience parallèles au cours de fêtes incantatoires qui se déroulaient de la tombée de la nuit à l’aube. « Les ancêtres décédés s’exprimaient pendant les cérémonies Maloya, dit Davy. Des choses nous étaient transmises et il m’arrivait d’écrire des chansons et de n’en comprendre le sens qu’à la fin. »
Six ans après la sortie de « Ker Maron » l’album qui lui permit de se faire connaître et de tourner en France Métropolitaine, le voici qui revient avec « Mon péi » dont le discours est différent mais toujours tourné vers la quête et la recherche de ses racines. « Mon album précédent abordait la quête spirituelle, celui ci revient à la quête identitaire qui est toujours un peu douloureuse car elle touche des maux de sociétés liés à la méconnaissance de l’autre et la non-acceptation de nos différences. »
Ces sujets graves se démarquent des ambiances insouciantes et des images festives généralement véhiculées par les artistes world, catégorie dans laquelle il est automatiquement rangé en raison de ses origines géographiques. « C’est vrai que je n’aime pas trop cette notion d’exotisme qui véhicule tant de clichés, dit il. Je sais que le ton et la gravité de mes chansons sont moins conviviaux que celles qui appellent à la danse. On me demande souvent de m’expliquer, voire à me justifier pour la façon frontale dont j’aborde les sujets graves. Mais je chante ces chansons pour qu’il y ait échange et que l’on s’interroge. »
Davy Sicard a enregistré la plus grande partie de son album chez lui en solitaire et les ambiances musicales se démarquent de celles de ses précédents albums. « Cela ne signifie nullement que je prends mes distances avec le Maloya, dit il. Le Maloya est avant tout une démarche intellectuelle qui peut prendre différentes formes musicales. »
La chanson qui donne son titre à l’album « Mon péi » est chantée en créole réunionnais, langue parlée mais pas écrite dont il réclame la reconnaissance depuis toujours. « On n’enseigne pas notre histoire dans les écoles donc nos enfants ne la connaissent pas, notre langue n’est pas reconnue et le drapeau régional n’est jamais hissé. Nous n’avons pas d’hymne, cette chanson en est donc une proposition. »
Autre titre de l’album qui lui tient à cœur, « Marianne » met en parallèle la Marianne française et celle qui était esclave. « Mais je ne suis pas là non plus pour geindre, dit il. Si l’esclavage dont nous fumes jadis victimes est évoqué sur certaines chansons, ce n’est pas pour culpabiliser qui que ce soit mais parce que cela fait partie de notre passé. »
Alors que depuis plus de trente ans, les musiques africaines se mélangent aux sons occidentaux à la recherche d’oxygène nouveau, le maloya de Davy Sicard poursuit le même chemin, folk original, protest songs privilégiant la revendication murmurée et lancinante aux cris de colère. Ses revendications et ses douleurs s’entendant doucement derrière ses mélodies sucrées.
Davy Sicard est la voix de La Réunion, un chanteur à conviction qui ne lâche rien, comme en leurs temps Harry Belafonte ou Myriam Makeba.
Les chansons de Davy Sicard affrontent tous les paradoxes habituellement posés par la World Music. Chez ce descendant d’une famille réunionnaise, né en Métropole, la démarche musicale se confond avec une quête identitaire. Il a choisi de jouer le Maloya, un style ancestral et inaccessible, dont les origines se perdent au temps de l’esclavage et de la colonisation.
Mais pour un expatrié, qui a découvert la langue créole tardivement, ce choix n’implique pas une reproduction identique de la tradition. Tout en employant des instruments traditionnels (le rouler, le kayanm, mais aussi la guitare accoustique…), il y mêle naturellement ses propres influences : le folk de Ben Harper, la salsa cubaine, la sodade de Cesaria Evoria, le tango argentin…
Et, la Réunion étant historiquement une terre d’échange, la greffe s’avère aussi pertinente que personnelle. Faisant avec la Réunion le même échange qu’Idir, Geoffrey Oryema, Souad Massi ou Alan Stivell avaient pu mener avec leurs terres d’origine, le chanteur réunionnais parvient au même résultat : un message universel.

















