Album « Les Enfants de Saturne » (BMG) Septembre 2007
C’était déjà le cas avant, mais deux ans et demi de tournée ont achevé de convaincre le public, les médias et le groupe lui-même : l’élément naturel de Luke, c’est la scène.
Rien d’étonnant donc à ce que le successeur attendu de « La tête en arrière », sorti en 2004 et vendu à près de 300.000 exemplaires, soit un album plutôt brut de décoffrage.
C’est ainsi que l’ont voulu le leader Thomas Boulard et ses comparses Damien Lefèvre (basse) et Romain Viallon (batterie), enchantés de l’arrivée, au début de leur marathon scénique, du guitariste Jean-Pierre Ensuque, lui-même ravi de les avoir rejoint.
En formule quartet, les garçons ont découvert, sur scène puis en studio, l’alchimie inédite qui leur a permis de réussir un nouvel album s’inscrivant harmonieusement dans la lignée de « La tête en arrière », mais en plus direct. Plus puissant. Plus dense, ramassé et compact. Plus senti. Plus !
Luke s’est accordé une année de réflexion pour arriver à résoudre cette équation ardue : continuer à affirmer son style, mais sans se répéter. Progresser, pas régresser. Evoluer, pas faire la révolution.
Au passage, les médias seront avisés de remiser leur cliché préféré, celui qui consiste à ne voir en Luke que des « enfants de Tostaky ». Les garçons n’ont jamais été dupes : « Les mêmes journalistes trouvent Interpol « génial » pour ses ressemblances avec Joy Division » note l’un d’entre eux. C’est un peu réducteur, autant pour Noir Désir que pour nous. »
Et inexact. Le nouvel album de Luke s’intitule « Les enfants de Saturne » -pas de Tostatruc.
Qui sont-ils ? A l’origine, l’expression désigne les dépressifs, les mélancoliques. « Pour les textes », explique Thomas, j’avais en tête les peintures de Goya, Saturne/Chronos mangeant ses enfants… Et autour de moi, je ne voyais que ça. Les gens qui sont sensés s’occuper de nous sont en train de nous dévorer. C’est toute l’histoire de la culture en France. Nous appartenons à une génération sacrifiée, bouffée par ses ascendants. »
La folie rôde aussi : « Entre l’homme « normal » et celui de demain », pose le leader, il y a ce passage un peu « ésotérique » qu’est la folie, cette différence qui rend les gens attachants. Toutes les chansons parlent de ça. »
Boulard aime comparer « Les enfants de Saturne » à une maison. On y entre par un parc de titres chaleureux comme « Il y a longtemps », « Un seul jour » et « La terre ferme » (le premier single). Ensuite, « A l’intérieur », « Je suis Cuba » et « La nuit et le jour » plongent l’auditeur dans un rock froid, anguleux et tendu.
Mais voici qu’un interlude musical inopiné invite à entrer dans une autre pièce…De lourdes tentures écarlates y habillent les murs. C’est un cabaret. On y joue le très pop « Stella », des chansons faussement enjouées comme le sombre « Les paradis rouges », de lumineuses vignettes punk-surf telles « J’ai oublié »…
Poussons ensuite la porte ouverte par un second interlude musical en dehors du temps. Paraissent alors « La transparente » et ses reflets reggae blanc, puis « Les enfants de Saturne », c’est à dire nous et eux, les garçons de Luke, tous ceux qui ont un jour pris conscience. Avons nous seulement le choix ? « Si tu veux » et son unique accord blues primitif et lancinant règlent la question en menant inexorablement vers « Le pays », soit « la folie, mais chacun est libre d’interpréter comme il le désire ».
Pour sa part, Luke aime le décalage. Aborder des sujets graves, mais de façon festive. Célébrer la mort. Mélanger noir sans espoir et rouge rageur. Créer par ce contraste une « tension intéressante ». Ce n’est pas pour rien que le groupe évoque souvent la « saudade » portugaise...
Mais, assez de bla-bla, action ! A l’heure où vous lisez ces lignes, Luke est sûrement reparti en tournée : « Faire un disque, c’est bien », posent-ils, « mais c’est sur scène qu’on joue vraiment notre rôle social. C’est important, le rock en français, et pas qu’à Paris. On est comme des rempailleurs de chaises, on fait un boulot en voie d’extinction ! » Tss, tss. Des gaillards de cet acabit, qui répètent volontiers « faut pas confondre succès et lauriers » adorent relever les défis : « il faut les scotcher pendant une heure minimum », concluent-t-ils, parlant encore et encore de public à conquérir. Mais le CD, au fait, il dure combien de temps ? 54 minutes. Ah, ça devrait suffire. A l’aise, même.
Sites internet www.luke.com.fr











