
- Ane Brun
C’est dans un café de la Danse complet que nous avons effectué ce mardi soir un voyage onirique et raffiné vers Stockholm (décidément ville de haut goût musical), où s’est établie Ane Brun.
Précédée de Jennie Abrahamson et Bebekka Karijord – qui l’accompagneront plus tard, la Norvégienne d’origine nous a offert un concert remarquable d’intensité, d’émotion et d’inspiration. Un moment de grâce, à la fois voluptueux et prenant comme il est finalement assez rare d’en vivre. Je ne m’attendais pas à tant de beauté et d’élégance, pourtant déjà fort séduite par le très léché et finement produit « Changing of seasons. »
La jeune femme qui s’avance sur scène capuchonnée d’un sweat noir et doré (!!) ne ressemble pas à l’image que je m’étais forgée, mais je retrouve bien ce regard vert et pénétrant qu’elle a sur la pochette de son album. Entourée de ses trois comparses (violoncelle, harpe, piano), elle creuse, de manière splendide, un sillon entre une folk très arrangée à la Cat Power et une autre beaucoup plus brute, pêchue et marquée par l’americana à la Ani Difranco, en révélant des influences jazz blues assez proches de Thomas Dybdhal (ça y est, j’en ai fini du name dropping, mais c’est tout de même ce qu’il y a de mieux pour situer un artiste, aussi singulier soit-il).
La musique d’Ane Brun, fruit d’un savant travail de song writting, fait souffler le chaud et le froid, oscille sans cesse entre douceur et amertume, tension, détresse et apaisement. Et évoluant en eaux troubles, elle se montre bien souvent autrement plus vénéneuse, sombre et fiévreuse qu’il n’y paraît d’abord.
Sa voix, elle même, est remarquable car profondément paradoxale, tout autant cristalline, incisive et tranchante que chaude et sensuelle. Elle pique autant qu’elle charme. Porté par des chœurs de sirènes envoûtants qui jouent des arpèges et des harmonies, ce chant est tout simplement captivant.
A cela, s’ajoutent des arrangements qui dansent sur du velours, d’une extrême subtilité. En effet, malgré leur richesse et la capacité de chaque morceau à faire varier les rythmiques et à offrir des ponts joliment complexes, Ann Brun ne cède jamais à l’écueil du baroque empoulé, sait ménager des pauses et laisser respirer ses compostions limpides et enveloppantes. On est ému par la splendeur du violoncelle, charmé par la délicatesse du piano et de la harpe. Tout est dosé avec sagacité et parcimonie… C’est beau, sincère et touchant à en pleurer. A en vibrer.
Si l’on pénètre avec ce quatuor un univers très féminin, il s’agit là d’une féminité mature, profonde, vivante sans mièvrerie fleur bleue. Le romantisme et la mélancolie s’invitent à pas mesurés. Car, derrière les mélodies somptueuses, se dessinent souvent la force et la dignité d’un jazz déchirant. Jamais la musique d’Ane Brun ne s’englue dans la poisseuse déprime et la jeune femme s’aventure parfois sur la voie de la bossa jazzy comme avec le titre « Koop Island Blues » chantée en français (très « Saint Germain des Près »). Audacieuse, elle n’hésite pas à s’adonner à l’exercice de la reprise, et elle parvient ainsi de manière surprenante à s’approprier le « Big In Japan » d’Alphaville pour en livrer une version très personnelle (comprendre : splendide) et à insuffler un charme tout particulier à « True Colors » de Cindy Lauper (on en oublierait presque ses différents usages publicitaires).
Frissonnant et raffiné, le son d’Ane Brun est tout bonnement une petite merveille, une pépite prompte à accompagner l’hiver dans l’ombre comme dans la lumière.
Crédits photos : Vincent Benoît




















