Sur son 8ème album studio, Rachid Taha nous dit Bonjour et c’est pas vraiment banal. Car s’il y a un « bonjour » mécanique, échangé dans la rue ou au téléphone, il y en a un généreux qui lui ressemble. En fait, voilà bientôt 30 ans que Rachid cherche à faire connaissance, que sa musique dit « bonjour », « bongiorno », « ola », « hello », « salamaleïkoum », guten tag », qu’elle s’obstine à aller vers l’ autre avec le même élan fraternel. Sur l’album Made In Medina, en 2000, il chantait déjà « approche toi ! » (Garab). Sur celui-ci, enregistré entre Paris et New York, il dit aussi « viens » (Agi), « salut » (Sélu) et surtout Je t’aime (Mon Amour). Il demande « d’où viens-tu ? » (Mine Jaï), lui qui hier demandait « où vas-tu ? » (Ya Rayah), non qu’il soit devenu soupçonneux mais parce qu’il ne cesse de voir dans l’autre cette partie de lui-même où se reflètent des rêves et des désirs communs. L’échange, le mouvement, la circulation des êtres, des idées, des cultures et des sons, c’est sur ces bases que depuis les années 80, Rachid a consolidé son territoire musical. Et du raï au rock, de l’electro à la chanson, celui-ci s’évase jusqu’à former avec ce nouvel album un confluent toujours plus vaste, fécond, jamais stagnant, où il entraîne son public dans d’inoubliables noubas. Cette attitude construite, séduisante et ouverte, lui vaut d’être un artiste de renommée mondiale, invité au projet Africa Express de Damon Albarn, cité en exemple par l’ancien chanteur de Led Zeppelin Robert Plant, admiré du producteur de U2 et Coldplay, Brian Eno, devenu entre temps un ami avec qui il donne des concerts à St Petersbourg ou Sidney. Ces dernières années Rachid Taha, chanteur sans frontière, s’est en effet produit en Russie, en Australie, au Brésil, en Hongrie, au Vietnam et au Mexique. Sans oublier l’Algérie, pays natal, la France, pays d’adoption, et les Etats-Unis, pays d’influences, où il a enregistré ce nouvel album.
« Je voulais changer ma manière de faire » avoue Rachid, qui a aussi changé de chapeau. Adieu béret et pork pie hat, bonjour le stetson, comme J.R. dans Dallas ! « Non, comme John Wayne dans Rio Bravo ! » rectifie l’intéressé, toujours à cheval sur les références et qui cette fois a migré à l’Ouest. Dans un premier temps, Rachid bricole des maquettes chez lui près de Paris. Puis l’écriture des 10 nouvelles chansons se poursuit en compagnie de Gaëtan Roussel, chanteur du groupe Louise Attaque et ami. « Mes albums ont toujours été le fruit de collaborations. C’était le cas avec Steve Hillage avec qui j’ai longtemps travaillé. Avec Gaëtan, tout est devenu très vite évident, à tel point que c’est le disque que j’ai réalisé le plus rapidement de toute ma carrière. » Certains diront qu’en général, on dégaine toujours plus vite coiffé d’un stetson. La seconde étape se déroule à New York où dans son studio (Alice’s Restaurant) l’accueille Mark Plati, producteur italo américain qui se sera illustré au plus haut niveau en travaillant avec David Bowie, The Cure, Alain Bashung, les Rita Mitsouko et Louise Attaque. Dans la Grosse Pomme, Rachid se sent à la fois chez lui et dépaysé, le parfait état d’esprit pour un tel projet.
L’Amérique qu’il aime est idiosyncrasique. C’est celle héritée des westerns de John Ford, de la country de Johnny Cash, du rock’n’ roll d’Elvis Presley. Mais l’Amérique de Rachid, c’est aussi cette plaque tournante qui transforme et restitue ce qu’elle a reçu de ses immigrés. S’y retrouve forcément le fils d’ouvrier métallo qu’il est, jadis fasciné par le ranch que possédait son oncle dans l’oranais, ce Far West algérien où il est né à la fin des années 50 et où il a passé une partie de son enfance avant d’être trimballé entre Alsace, Vosges et banlieue lyonnaise. Dans Ha baby, où flirte phonétique et sémantique (Habibi veut dire « chérie » en arabe), Rachid réussit la parfaite synthèse entre country et variété algéroise chaâbi. Ce mix entre Kenny Rodgers et Farid El Atrache est aussi une chanson d’amour et une perle parmi d’autres où le luth arabe de Hakim Hamadouche est doublé par la guitare National de Marc Copely, le tout dans une parure offerte à sa bien aimée. Car cet album qui débute par un vibrant Je t’aime et s’achève par le tendre et désarmant Viens (Agi), n’est ni plus ni moins qu’une déclaration d’amour, à sa compagne, à la vie, à la différence.
Chanter l’amour peut sembler banal comme bonjour. Mais lorsque le cœur s’y met, cela peut aussi illuminer n’importe quelle rengaine. Rachid le sait qui apprécie l’Elvis romantique de Now or Never et Love Me Tender mais aussi cette variété française si facilement méprisée. Avec la chanson Bonjour chantée en arabe et en français avec Gaëtan Roussel, il s’acquitte ainsi, 23 ans après sa version du Douce France de Charles Trenet, époque Carte de Séjour, de sa plus belle révérence envers ce genre populaire dans ce qu’il a de plus sincère. Ce moment délicieux, à situer entre l’univers naïf d’Amélie Poulain et les ritournelles orientales du chanteur égyptien Abdel Alim Hafez, remet le « bonjour » à la mode et parvient même à rendre le sourire et pourquoi pas, l’optimisme. Pourtant cette légèreté n’est en rien symptomatique d’une forme précoce d’amnésie béate chez ce chanteur que l’on sait par ailleurs écorché et engagé. Rachid demeure le produit de trop nombreuses fractures, personnelles et collectives, pour oublier ses devoirs envers cette douleur de l’exil, qu’il réveille ici sur This is an arabian song,où son pote Bruno Maman ( frère algérien de Constantine) répète « n’oublie jamais » sur fond de guitare rock. Ailleurs c’est ce lien fraternel entre juifs et arabes, que l’on ne cesse d’enterrer sous des couches successives de haine et de souffrance, qu’il interroge ( Mabrouk aalik). Décidément l’obscurantisme ne sera jamais bienvenu à sa table, raison pour laquelle dans Sélu, il n’y invite que des pourvoyeurs de lumière, d’Averroès à Naghib Mahfouz, de Camaron à Frantz Fanon, de Lili Boniche à Youssef Chahine, s’acquittant pour chacun d’eux de vibrantes salutations flamenco.
Dans les albums de Rachid, il en en est toujours ainsi. Il y a un temps pour l’amour et un pour la réflexion ; un temps pour le rêve et un pour le souvenir. Et bien évidemment un temps pour la danse avec l’intraitable Mindjey qui hybride hip hop et jeel music, et dont les programmations éléctro, conçues par Lyes, son fils, forgent un sidérant alliage au contact d’une envoûtante gamme orientale. C’est là, dans cet environnement sonore où finalement toutes les cultures se saluent, se disent bonjour, que Rachid Taha se réconcilie avec ses différents lui-même. Et s’il s’est souvent posé cette question « suis-je oriental ou désorienté ? », il nous répond de façon imparable avec ce disque qui est d’ici et d’ailleurs.
Francis Dordor













